Fin d’empire : retour au pays létal

Des corps nihilistes que nous sommes jusqu’à l’île de la Terreur où nous sommes absorbés par le futur et le néant… “Fin d’empire”, nouvel ouvrage de F.J. Ossang, offre une sublime percée dans les territoires ténébreux du corps, de la nature et de la poésie.

Le livre : Fin d’empire, dernier ouvrage du poète et cinéaste F.J. Ossang, dresse, avec une écriture moderne et lyrique, le tableau halluciné d’une époque crépusculaire. « L’empire nous rêve ou l’inverse… »

Mon avis : Poète, cinéaste, éditeur, fondateur du groupe de noise’n’roll MKB Fraction Provisoire, F.J. Ossang publie donc son nouveau recueil aux éditions Le Corridor Bleu, maison née à Douai en 1997 et désormais sise à La Réunion (« qui est, à peu de choses près, comme l’a révélé Jules Hermann, plus ou moins, le centre, sinon l’origine, du monde ancien et à venir », peut-on lire sur le site de l’éditeur).

Un recueil dédié à la mémoire de Jack Belsen, grand guitariste devant l’Éternel, compagnon de MKB, compositeur génial (il participa aux musiques des longs métrages d’Ossang). Jack reviendra dans la 4e partie de Fin d’empire, bellement intitulée « vae volte » (« va et reviens », en portugais).

L’histoire commence où tout paraît finir, comme souligne la voix off au début du film Docteur Chance (1997). Dans « corps nihilistes », Ossang (s’)expose en tant que corps vibré par le temps. Il visite la question de l’âge, du corps qui avance, de l’hécatombe individuelle et collective, sans s’éviter un point d’humour qui fait mal :

en pleine hécatombe
dont âge : gâtisme, désaveu, septime ou décime d’encombre, sévères

Le temps est un corps, incarné dans la déchéance. D’où aussi le titre de cette première partie du recueil :

de toute façon le corps est nihiliste
découvre-t-on vers la fin

Le monde s’épaissit, ralentit, devient difficile à traverser, à absorber, à traiter. Un

sang lourd, épais, difficultueusement brassé par sa pompe (…)
sang du Cœur – plus un mot mais du noirun bord de lèvres (…)le temps devient lent d’un sourd espace vital –(une pensée de poisson, une pensée plus une peine)

C’est aussi un grand recueil de l’acte poétique :

La poésie, la poésie sortie des pages, tombée de l’échafaud,
Qui travaille hors du silence et hors du bruit,hors du temps, qu’on ne rattrape jamais, qui est dureà faire à mander

La fonction d’écrire, le muscle du mot, l’alchimie d’une création difficile, le corps de la musique.

La poésie (…) à la fois c’est elle qui forme le sujet de bien des poèmes (…) mais c’est quoi la matière du Poète ?
La materia prima des Philosophes – l’alchimie

Le poème lui-même devient roche, socle, destin funeste, « comme un poème une enclave un sort de montagne / la plaine mourant à tous les envahisseurs ». Comme un écho aux premières pages d’Au bord de l’aurore (1994), où Ossang écrit :

Et Céline : dans les très vieilles chroniques on appelle les guerres autrement – voyage des peuples… Et les portugais : VIVRE N’EST PAS NÉCESSAIRE, NAVIGUER EST NÉCESSAIRE…

C’est aussi l’écho de sa propre mythologie, de son fabuleux Génération Néant (1993), qui se fait entendre au détour d’une ligne : « c’est la nature qui dégoute, laissant faire, mourir, choir… / Néant à quoi l’on est promis ». Ou encore : « Nous sommes les corps, les corps nihilistes qui avancent envers et contre tout ».

Nuit et jour ne sont pas semblables, cependant. Et lorsqu’on trinque avec le Diable, les effets et sensations diffèrent.

La liste des actes à accomplir reporte son exécution de jour en jour,
bien qu’écrite exclusivement la nuit et comme entre deux rêves – dès que le soleil apparaît, suis mort, ne pense pas, ne rêve plus. La nuit comprenant presque tout, je me tais pour ne pas m’éveiller

Le rêve est vital, sous peine de dévisser en soi-même : « Qu’on s’éveille du songe, se penche sur le balustre de soi-même, un gouffre sans vision bruit sèchement ».

La nature est au cœur de la vision, et singulièrement l’eau : la pluie, l’averse d’orage (mariage de liquide et d’électrique) et surtout le lac :

lac devant soi, les poissons dorment, il fait minuit. (…) lac perdu parmi des couleurs qui grondent et s’accroissent impossiblement ! Sûr, il existe un futur.

Voir aussi la présence de l’eau dans les films d’Ossang : dans 9 Doigts (long métrage de 2018), cette scène hallucinante où Magloire (dont le prénom évoque le merveilleux poète haïtien MagloireSaint-Aude) fait face à ce qui semble un mur d’eau noire emplissant l’univers du scope et montant jusqu’au ciel.

F.J. Ossang aime les mécaniques de la vitesse, la rapidité d’une image qui change et s’enchaîne, la magie du cut. « Poésie dans l’autoroute, on fonce et ne voit qu’un sillage » : sa poésie est aussi une poétique de la vitesse, de l’énergie, de l’image en mouvement, du bruit qui court, du mot qui dévale. C’est l’acier du véhicule et de l’accident, l’acier de la vie et de l’angoisse (« Des têtes volent, l’angoisse du métal / Monte, elles augmentent le rêve »), des voitures de road-movies et des camions du Salaire de la peur, des cargos emmenés vers les enfers et qui en reviennent vides, du métal et du plomb mais plus de matière organique. Comme si le poison avait nettoyé ça de toute saleté humaine.

Il mêle écriture, nature et corps, qu’il fusionne.

Je veux écrire ce qu’il se passe dans le ciel et sur terre à même le temps
gris Qui assomme –fatigue des nerfs, lassitude nassée dans les organes sans éveil

Et l’on entrevoit les « poésies comme un labyrinthe en fer – / plus tellement le sexe mental et dématérialisé, plutôt l’ardeur humaine cognant les Atomes ».

F.J. Ossang fait le récit d’une écriture en train de se faire, d’un chemin poétique parcouru en temps réel.

les oiseaux lacent leurs trilles selon moins de fréquence que le matin, pour suspendre la pesanteur d’après-midi,
Quelqu’un suggère.
Partagé entre le goût de suivre une ligne, et le dégoût de rienpoursuivre tant la Touffeur de l’atmosphère brouillel’esprit de volonté —Retrouver les tracesd’un voyage lexical commencé il y a longtemps – qui se perd,mais ne s’achève jamais

Le « réel », quoi que le terme suppose, n’est pas absent. Mais ce sont des faits choisis, des retentissements gigantesques, des déflagrations dans l’Histoire. Au détour d’une strophe, on se retrouve en pleine chute de Diên Biên Phu après 57 jours de combats, et tous ces « points d’appui » recevant des prénoms féminins ;

profond orient délié du hasard par la Chine et puis
mai 54 d’où dieux sans minutie sifflèrent à l’horizon l’arrêtfumant tout l’universel de fortins morts –à l’aube vue casemates brûlant leur nom de filles

Atmosphère de guerre, pour une poétique de la géopolitique (géopoétique ?) :

La poésie loin d’aucun secours — elle sert à quoi sinon prendre
au vif les phrases rythmiques du choc,distinguer l’enregistrement / du moment où la mort s’engage et nous froisse

où semblent retentir encore les chocs de Magloire-Saint-Aude, les « chocs auburn sur neuf villes ».

Les temps ont changé, cependant ; ils ne sont plus à la guerre extérieure. Le temps ralentit et se mute en combat intérieur, qui s’enlise :

plus d’ennemi réel, à part le temps, le temps qui ne passe plus, et stagne
Tandis que l’on piétine – des irréguliers à l’attaque de la frontière

Un temps qui est autant celui de la disparition. Ossang évoque ainsi Jack Belsen, mort « 7 ans après Hestnes » (Pedro Hestnes, acteur portugais mort en 2011, qui a notamment tourné dans Le Trésor des îles Chiennes et Docteur Chance). Ces fantômes qui hantent peut-être l’auteur, figures dans sa nuit, vagues d’énergie, ou vagues énergies.

Nos amis sont morts
je m’interroge de savoir s’ils regrettent les actes absurdes, s’ils maudissent —tout notre temps se vide, il se vide d’hommes, et s’il n’eut guère d’esprit,son manque d’histoire blesse

F.J. Ossang nous fait traverser les quatre saisons en enfer, orages et averses, l’herbe qui craque, la déliquescence d’un automne perdu, et les glaces d’un hiver sur les continents cernés : « C’était avant les glaces et sans plainte, découvrant le possible enterrement de tout ».

Et toujours cette pensée de la poésie pendant qu’elle s’écrit, ou plutôt qu’elle se fait acte : « la poésie décidément n’existe qu’en son acte, / tout est morne visage bleu jaune vert violent / mâchoires difficiles c’est la mort ». La Poésie alchimique, en ce qu’elle ne doit rien à personne.

La Poésie ne doit rien – sa nature dispersée
relève d’une Part Mauditequi déborde le temps, excède les sens – médit l’évidencesurprise à fleur d’eau – sonde quelle Dépense nous comprimehors de tout,et supprime en Grand Tout –

La poésie comme acte définitif et rapide, comme bruit qui claque (« No place for me, donc je titre et je tue », dit Angstel dans Docteur Chance) :

une balle dans la tête –
c’est idiot : les cancers compliquentle flingue est parfait – Poésie !

La cinquième et dernière partie, « l’île de la terreur », fait très visiblement référence au film Island of Terror (1966) réalisé par Terence Fisher, avec Peter Cushing. Elle offre une extraordinaire leçon de cinéma et tout à la fois de poésie inspirée par le cinéma (lire aussi, à ce sujet, ses textes rédigés pour la revue Transfuge et portant sur des films tels que La Dame de Shanghai d’Orson Welles, qui ressortait alors sur les écrans). Ou comment un long-métrage peut infuser une pensée littéraire absolue. Et ce mouvement de retour, en quelque sorte, d’un film britannique transmuté, par les mots du livre, en film d’Ossang. Des motifs traduits par le double filtre d’Ossang-cinéaste et Ossang-poète.

Avec cette impression qu’en accostant l’île de la Terreur, on débarque en fait sur les îles Chiennes. Ces espaces enserrés d’eau et de poison, lieux d’aventure et de risque mortel, de perte et de gain de soi, de danger intérieur venu du futur.

Je ne sais si je me fais bien comprendre : cette île promet un séjour terrible si l’on n’y prend garde – mais à la fois c’est le seul endroit où trouver refuge –
retrouver des espaces et des liens collectifs, des lueurs indivises comme le songe, ou la matérialisation de l’ennemi atomique –

Texte synesthésique, qui explore des parfums (« Une odeur d’encaustique flotte sur la Bibliothèque du manoir, juste avant l’attaque ») et des goûts, des sons expérimentés dans le mouvement :

La passe lacustre du fleuve réfléchit une lueur d’estuaire, un hélicoptère reprend vol à destination du continent – l’écho tournoyant des hélices diminue dans un grondement réflexif qui disparaît de façon brutale, comme tous les autres sons coupés de l’Île. Le syndrome des sons coupés est constitutif de l’Île de la Terreur.

Images en mouvement, sons en déplacement, cruciaux pour la compréhension et l’appréhension du métrage – et du poème. De l’importance absolue du son dans le cinéma d’Ossang, aussi. Et l’on revient à la leçon de cinéma, du point de vue à la fois du cinéaste et du cinéphile.

Observant une réalité visuelle, on se concentre, l’attention rapproche son objet d’une forme précise quand soudain le son définissant ses trois dimensions coupe – brusquement tout hors-champ s’évanouit ! L’on est rendu à une vision suspendue – différée, insensible, qui s’éloigne à mesure qu’on la fixe.

Des corps nihilistes que nous sommes jusqu’à l’île de la Terreur où être absorbés par le futur et le néant… Fin d’empire offre décidément une sublime percée dans les territoires ténébreux du corps, de la nature et de la poésie.

Fin d’empire
Écrit par
F.J. Ossang
Édité par Le Corridor bleu

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